Nous sommes Liliana et Eliane : deux voix venues du Guatemala, l’une issue de ce pays, l’autre porteuse d’un héritage helvético-guatémaltèque, unies pour écrire depuis l’Amérique centrale. Il y a de ça trois semaines, la publication d’un média numérique local a attiré notre attention. Elle décrivait ce qui se passe à Gaza comme une « guerre » qui « remonte au début du XXe siècle ». Ce n’est pas une erreur moindre. Ce genre d’affirmations, sans cesse répétées dans les médias, construit un narratif qui édulcore les responsabilités et légitime la violence. Il ne s’agit pas d’une guerre entre deux États ni d’un conflit religieux : il s’agit d’une offensive prolongée d’un État qui occupe, bombarde et assiège un peuple. Appeler cela une « guerre », c’est falsifier l’histoire et travestir une extermination.
Israël a été fondé en 1948 sur les territoires palestiniens, dans un contexte de domination coloniale européenne. Sa création a entraîné l’expulsion de plus de 700 000 Palestinien·ne·s, le meurtre d’environ 15 000 personnes et la destruction de 531 localités, un événement désigné sous le nom de Nakba (“la catastrophe” en arabe).
Depuis lors, l’État israélien a mené un projet d’expansion et d’occupation permanente, fondé sur la spoliation et la violence systématique contre la population palestinienne.
Le Guatemala a toujours adopté une position diplomatique ouvertement favorable à Israël. En octobre 2023, lorsque l’Assemblée Générale des Nations Unies a voté un cessez-le-feu humanitaire à Gaza, le gouvernement conservateur de droite d’Alejandro Giammattei a été l’un des rares à voter contre, arguant que la résolution ne garantissait pas la sécurité d’Israël. Son ministre des Affaires étrangères, Mario Búcaro, a alors réaffirmé qu’Israël avait « le droit souverain de se défendre ».
Avec Bernardo Arévalo (gouvernement social-démocrate), le discours a changé de ton, mais pas de fond. En mai 2024, le Guatemala a voté en faveur de la reconnaissance de la Palestine comme État à part entière auprès de l’ONU, tout en précisant que cette décision « ne modifiait en rien » ses relations avec Israël. Le 22 septembre 2025, alors que le rapport des Nations Unies qualifiait catégoriquement l’offensive israélienne à Gaza de génocide, le président Arévalo a été interrogé sur la position de son gouvernement. Il a évité de se prononcer sur les conclusions du document et a déclaré : « Nous sommes en train d’étudier la question. » Auparavant, il avait évité de prendre position et avait déclaré qu’à son avis, « le problème en Israël et en Palestine était appelé à être réglé selon les principes qui avaient guidé la création de l’État d’Israël. »
Bien qu’il ait évoqué la nécessité de « deux États pour deux peuples », il a, une fois encore, décrit la situation en termes de « conflit » et d’« affrontement ». Une manière d’éviter le terme que le rapport de l’ONU emploie pourtant sans détour : génocide.
Cette réserve s’inscrit, en réalité, dans la tendance observée au sein de la communauté internationale. Selon la publication du média numérique Plaza Pública, sur la base de 27 résolutions de l’Assemblée générale, le Guatemala s’abstient généralement lorsque les textes accusent directement Israël d’occupation illégale ou de violations du droit international.
La neutralité, en pareil cas, ne relève pas de la prudence : c’est un choix d’alignement.
C’est pourquoi nous insistons : les mots ont leur importance. Appeler « guerre » un génocide ou « conflit » une occupation n’est pas une question de style, mais de pouvoir. Chaque silence diplomatique, comme chaque titre qui évite de nommer le massacre, trahit le point de vue depuis lequel on choisit de lire l’Histoire.
